Dans le sillage d’Anita Conti : cinq femmes à la rencontre des pêcheurs et du monde maritime

Pendant plusieurs mois, Anita Conti embarquait seule sur des bateaux de pêche pour observer les ressources halieutiques et les hommes qui vivaient au large. Presque un siècle plus tard, cinq femmes du Grand Ouest ont décidé de reprendre son sillage. À bord du voilier La Rêveuse, elles remontent de la Bretagne jusqu’au nord de la Norvège pour aller à la rencontre des pêcheurs et recueillir leur regard sur l’évolution de leur métier, des océans et des territoires maritimes. À l’origine de cette expédition, Céline Vromandt, coordinatrice du projet, revient sur la naissance de cette aventure inspirée par la figure de “la Dame de la Mer”.

Comment est née cette expédition autour d’Anita Conti ?

Après plusieurs années de navigation en régate, j’ai commencé à avoir envie de naviguer autrement. En 2020, je suis allée voir une exposition consacrée à Anita Conti, et cela a vraiment été le point de départ.

Je ne connaissais pas bien son parcours avant ça. C’était une femme autodidacte, première océanographe française, photographe et écrivaine, qui embarquait seule sur des bateaux de pêche pendant plusieurs mois à une époque où le milieu maritime était exclusivement masculin. Au fil des années, les pêcheurs finiront d’ailleurs par la surnommer “la Dame de la Mer”.

Ce qui m’a profondément marquée chez elle, c’est sa manière d’observer à la fois la ressource marine et les hommes qui vivaient de la pêche. Elle arrivait à questionner l’évolution des océans tout en mettant en lumière la beauté du métier de pêcheur et les réalités humaines derrière cette profession.

J’ai ensuite commencé à partager cette réflexion avec d’autres navigatrices rencontrées au fil de mes expériences en mer. Petit à petit, le projet a pris forme collectivement avec Pauline Regnier, Émilie Petitbon, May De Fougerolles et Mélanie de Groot. Nous venons toutes d’univers différents (ingénierie navale, architecture, journalisme, agriculture ou restauration) mais partageons le même intérêt pour le travail d’Anita Conti, la même envie de prendre le temps d’aller à la rencontre des pêcheurs et de mieux comprendre les transformations du monde maritime aujourd’hui.

Pourquoi avoir choisi de partir à la rencontre des pêcheurs ?

Cette expédition s’inspire directement du parcours d’Anita Conti. Elle embarquait sur des bateaux de pêche pour observer à la fois l’évolution des ressources marines, les conditions de vie des pêcheurs et leur rapport à la mer. Elle prenait énormément de notes, photographiait beaucoup et portait un regard très attentif sur les transformations du monde maritime.

Nous avons donc décidé de remonter ses traces jusqu’aux eaux du Nord, en Norvège, de mars à septembre 2026. Notre objectif est de créer une forme de parallèle entre ce qu’elle observait dans les années 1930 et ce que vivent les pêcheurs aujourd’hui.

Nous voulions partir avec une vraie posture d’écoute, sans arriver avec des réponses toutes faites ni une vision accusatrice de la pêche. Au départ, nous avions plusieurs questions en tête : est-ce qu’il est encore possible aujourd’hui de manger du poisson durablement ? Comment les pêcheurs vivent-ils les transformations actuelles ? Quel impact ont nos modes de consommation sur leur activité ?

Mais plutôt que d’essayer d’y répondre seules, nous avons voulu aller directement à la rencontre des professionnels pour comprendre leurs réalités, leurs contraintes et leur regard sur l’évolution des ressources et du métier.

Nous rencontrons différents types de pêche tout au long du voyage (petits bateaux, chalutiers, pêche plus industrielle) justement pour essayer d’avoir une vision la plus large et nuancée possible de ce monde-là.

Qu’est-ce que ces rencontres vous apprennent sur l’évolution du métier ?

Nous découvrons avant tout une réalité extrêmement complexe. Les pêcheurs sont directement confrontés aux transformations environnementales et ils en observent les effets au quotidien, parfois beaucoup plus rapidement que nous.

Plusieurs d’entre eux nous parlent par exemple du déplacement de certaines espèces vers le nord à cause du réchauffement des eaux. En Angleterre, nous avons rencontré des pêcheurs de crabes et de homards qui expliquaient que l’évolution de la température de l’eau avait déjà profondément modifié les ressources disponibles. En seulement quelques années, cela peut bouleverser les méthodes de pêche, les équipements, les habitudes de travail mais aussi les marchés.

Ce qui nous frappe aussi, c’est que ces transformations ne concernent pas uniquement la mer. Les pêcheurs nous montrent à quel point les activités humaines à terre ont un impact direct sur leur métier, à travers le changement climatique mais aussi nos choix de consommation.

En tant que consommateurs, nous sommes liés au monde de la pêche sans forcément nous en rendre compte. Ce que nous mettons dans nos assiettes influence directement certaines pratiques, certaines filières et parfois même l’équilibre économique de territoires entiers.

Qu’est-ce qui vous surprend le plus depuis le début du voyage ?

Ce qui nous frappe beaucoup, c’est le décalage entre l’image très touristique des territoires maritimes et la réalité du monde de la pêche.

Dans certains ports, les bateaux de pêche font complètement partie du paysage. Les restaurants servent du poisson partout et les touristes viennent chercher cette identité maritime, mais il existe finalement très peu de liens directs entre les consommateurs et les pêcheurs eux-mêmes.

On remarque aussi un décalage important entre les lieux de production et les lieux de consommation. Certains poissons pêchés en Cornouailles, par exemple, sont exportés vers l’Espagne ou la Grèce, tandis que localement, les habitants ou les visiteurs consomment du poisson importé sans lien avec la pêche qui existe pourtant juste devant eux.

Cela crée une forme de déconnexion assez forte entre les territoires, les pêcheurs et notre alimentation.

Y a-t-il une rencontre qui vous a particulièrement marquée depuis le départ ?

Oui, notre rencontre avec Scarlett Lecorre, une figure reconnue du secteur maritime autour du Guilvinec, nous a beaucoup marquées.

Nous sommes sorties de cet échange avec énormément d’énergie et de matière à réflexion. Elle porte un regard très global sur le monde de la pêche, à la fois sur les questions liées aux bateaux, aux territoires, aux relations entre les pêcheurs, mais aussi sur les liens entre la terre et la mer.

Elle nous a aussi beaucoup parlé de l’impact du déclin de la pêche sur certains territoires maritimes et de tout ce que cela implique économiquement, socialement et culturellement.

Ce qui nous a particulièrement marquées, c’est sa capacité à montrer très simplement à quel point les petits gestes du quotidien, nos modes de consommation ou encore notre manière d’habiter les territoires peuvent avoir des conséquences directes sur les équilibres maritimes.

Comment votre équipage façonne-t-il cette aventure ?

Nous avons toutes des parcours très différents et c’est justement ce qui nourrit le projet. Cette diversité apporte beaucoup, autant dans la vie quotidienne à bord que dans notre manière d’aborder les rencontres. Nous n’avons pas toutes le même regard ni les mêmes sensibilités, et cela permet d’avoir des échanges très riches entre nous mais aussi avec les personnes que nous rencontrons pendant le voyage.

Le fait d’être un équipage entièrement féminin intrigue aussi beaucoup quand nous arrivons dans les ports. Cinq femmes qui arrivent par la mer pour aller à la rencontre des pêcheurs, ça suscite forcément de la curiosité au départ. Mais finalement, nous avons été très bien accueillies partout jusqu’à présent, aussi bien par les pêcheurs que par les habitants ou les professionnels du monde maritime.

Les échanges se font assez naturellement et nous sentons une vraie ouverture de la part des personnes que nous rencontrons. C’est quelque chose qui nous a plutôt surprises positivement depuis le début du voyage.

Comment souhaitez-vous transmettre ce voyage au public ?

Tout au long du voyage, nous collectons énormément de matière : des photographies, des vidéos, des notes de terrain, des témoignages et des enregistrements sonores. L’idée est vraiment de documenter ce que nous voyons et ce que nous entendons au fil des escales.

À terme, nous souhaitons construire un support vidéo autour de cette expédition pour raconter ce voyage, notre parcours, l’évolution de notre regard au fil des rencontres, mais aussi les transformations du métier de pêcheur et du monde maritime aujourd’hui.

Nous essayons surtout de construire un regard sensible, documentaire et accessible, dans la continuité de la démarche d’Anita Conti, en donnant la parole aux personnes que nous rencontrons plutôt qu’en cherchant à apporter des réponses toutes faites.