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Comment réconcilier innovation et responsabilité ?


 

​19/01/2015

 
 

Comment réconcilier innovation et responsabilité ?

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », affirmait Rabelais au XVIe siècle. Pouvait-il imaginer que, cinq siècles plus tard, cette question serait à la pointe de l’actualité ? Le faisait-il en prévention de son quasi contemporain Descartes qui, lui, allait lancer le siècle dans la modernité en proposant de se rendre « comme maître et possesseur de la nature » ?

C’est bien de ces deux dimensions proposées par Rabelais et Descartes qu’il faut partir pour comprendre ce qu’est l’innovation responsable. Cela permet notamment de différencier cette proposition de concepts comme le développement durable ou encore l’innovation sociale dont l’enjeu est d’innover pour mieux appréhender les problématiques des populations les plus défavorisées. L’innovation responsable n’est pas cela car elle ne pose pas la responsabilité comme une finalité. Au contraire, elle considère que la responsabilité doit être présente au-delà de ces problématiques. Ainsi, la responsabilité ne doit pas être l’apanage des innovations sociales, car si la nécessité de ces dernières ne fait aucun doute, elles restent par nature limitées en nombre. L’ancrage de la responsabilité doit s’appliquer avant tout là où se trouvent les innovations de masse dans leurs finalités comme dans les processus qui les créent. D’ailleurs, nous pourrions noter le paradoxe d’une innovation sociale qui ne soit pas elle-même responsable — une voiture à bas prix pour un accès large fabriquée à partir de matériaux peu recyclables.

Si l’innovation responsable n’a pas pour ambition de s’arroger les questions sociales, ni même de dire comment être innovant face à ce genre de problématiques, elle n’est pas non plus dans la recherche en soi de l’amélioration de l’environnement, de la santé humaine, des conditions de travail. Pour être clair, elle est tout cela à la fois, elle vise en effet à l’intégration de toutes ces dimensions quel que soit le type d’innovation. Elle a pour prétention de s’inviter dans les processus d’innovation de l’ensemble des organisations, pour jauger la question de la responsabilité, dans l’industrie comme dans les services, dans les technologies de pointe comme dans la manufacture de base. Son objet est d’incorporer, tout au long des développements d’innovation, de la conception à la mise sur le marché, des mesures favorisant le respect de l’environnement, l’utilisation de matériaux non polluants, le tri des déchets, le recyclage, la protection des ouvriers, des clients, des collaborateurs, etc.

Si l’intégration de ces critères au sein des processus d’innovation permet d’interroger la responsabilité à chaque étape du développement du nouveau produit ou service, l’innovation responsable ne peut se résumer à ces aspects normatifs. En effet, face aux nouveaux enjeux que l’innovation apporte quotidiennement, du partage de données privées à l’émergence grandissante du transhumanisme en passant par l’explosion des technologies connectées, l’innovation responsable se propose d’interroger les innovations à travers un prisme en trois phases veillant à aider l’innovateur à mesurer sa responsabilité.

Innover responsable en trois questions

1. Questionner les réponses à apporter aux besoins des individus

Les équipes marketing et innovation s’efforcent de détecter les besoins des personnes et d’apprécier s’ils constituent un marché justifiant de s’y investir. Toutefois, est-ce parce qu’il y a un besoin que nous devons apporter une réponse ? Si nous souhaitons écouter de la musique en dehors de notre voiture ou notre salon, en marchant ou en courant par exemple, et cela avec une grande praticité grâce à la dématérialisation, est-il pour autant responsable de la part d’Apple d’avoir mis sur le marché une vingtaine de générations différentes d’iPod en moins de dix ans lorsque l’on sait que la construction de chaque appareil nécessite l’extraction particulièrement polluante de terres rares ?

2. Mesurer les impacts directs des innovations

Cette question est liée à deux éléments : d’une part à l’incertitude quant au succès de l’innovation proposée et, d’autre part, à l’incapacité d’anticiper pleinement les réactions des produits ou services. Ceux-ci peuvent avoir une incidence sur la santé de l’utilisateur comme sur son mode de vie. Nous ne connaissons pas, par exemple, les conséquences exactes des ondes émises par notre téléphone portable sur notre cœur, sur nos organes lorsque nous le mettons dans notre poche. Ceci est une conséquence directe de l’innovation. Or l’innovateur se doit de comprendre qu’il porte la responsabilité de ce qu’il fait potentiellement subir à son bénéficiaire et d’apporter les solutions préventives.

3. Considérer les impacts indirects des innovations

Enfin, nous devons intégrer l’idée que nous agissons au sein d’un écosystème. Le lancement d’une innovation peut avoir un impact non seulement sur ses utilisateurs directs mais également sur l’ensemble des citoyens. Une certaine maturité est nécessaire pour atteindre ce degré de responsabilité, étant donné qu’il est question de rendre des comptes à quelqu’un qui semble se trouver en dehors du champ de nos actes. Ainsi par exemple, les nanomatériaux présents dans les chaussettes japonaises présentent un intérêt de confort pour l’utilisateur. Néanmoins, lors du lavage des chaussettes, les nanoparticules s’évacuent directement au premier lavage dans les eaux usées qui peuvent se déverser dans la mer, pouvant alors être ingérées par des poissons : il s’agit là des impacts indirects où l’ensemble de l’écosystème peut être bouleversé.

Une démarche d’innovation responsable nécessite une certaine maturité, une sagesse, peut-être même une spiritualité quant à la nécessité certes d’innover, mais pas à n’importe quel prix. Il est essentiel que l’innovateur comprenne son rôle et l’impact de ses produits et services sur les citoyens, qu’ils soient ou non ses clients. L’innovation responsable propose d’innover tout autant au regard des processus qui s’articulent autour de la performance et du leadership que conformément à des méthodes qui préservent l’intégrité de son écosystème. À ce titre, au sein d’une entreprise, les innovateurs ne sont pas des salariés comme les autres. Ils portent la responsabilité du monde de demain, de l’humanité aussi infime que semble être une innovation. C’est à ce titre que le concept d’innovation responsable est porté par le « principe responsabilité » du philosophe Hans Jonas : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ».

 

 


 

 


 

 


 

 


 
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