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Alain Tourdjman : « Donner du sens à son action »


 

21/09/2015

 

ENTRETIEN avec Alain Tourdjman : « Le dirigeant veut donner du sens à son action »

 
 
Alain Tourdjman est directeur des études, de la veille et de la prospective du Pôle Stratégie du Groupe BPCE. Il est à la tête de BPCE L’Observatoire, qui publie régulièrement des études économiques et sociologiques.
 
 
 
 
Les réponses apportées par les dirigeants d’entreprise au sondage de l’Ifop sur l’entrepreneur du futur sont-elles cohérentes avec les résultats des enquêtes conduites par BPCE L’Observatoire ?
 
Alain Tourdjman – Tout à fait, elles expriment en particulier un fort sentiment de responsabilité tant en ce qui concerne la pérennité de l’entreprise que l’avenir des salariés. Deux dimensions émergent : l’efficacité, nécessaire à la survie, est associée à la performance et au profit, c’est une contrainte vitale dont il n’est pas possible de s’affranchir ; la responsabilité à l’égard des parties prenantes donne du sens à leur engagement et s’illustre par la qualité des interactions, voire la solidarité, avec les collaborateurs de l’entreprise, son environnement, son territoire. Cette seconde dimension semble avoir encore gagné en intensité, ce qui fait écho aux motivations des dirigeants. En effet, la principale motivation des chefs d’entreprise interrogés par l’Ifop est de diriger, de fédérer une équipe. Ils se voient avant tout comme des managers, et cette fonction prend le pas sur la création de valeur.
 
 
Cette posture est-elle partagée par tous les dirigeants quelle que soit la taille de l’entreprise ?
 
Cette posture est plus marquée parmi les PME. Certes, dans les entreprises de plus grande taille, le dirigeant est plus fréquemment stratège et moins souvent manager, mais sa motivation première demeure pourtant bien souvent le management d’équipe et le fait de coordonner un collectif vers un objectif déterminé.
 
 
Cette ambition personnelle rejoint l’utilité sociale de l’entreprise mise en avant dans le sondage...
 
Effectivement, aspiration managériale et volonté de donner du sens à son projet économique  convergent : l’argent n’est pas un objectif en soi. Bien sûr, les dirigeants d’entreprise ne méprisent pas leur réussite économique et sociale, et leurs déclarations, comme celles des autres professions, ne sont pas exemptes d’une part de « politiquement correct ». Bien sûr, particulièrement en période de crise, la performance et la création de valeur sont des impératifs pour garantir la survie de l’entreprise. Néanmoins, tous les items de cette enquête relatifs aux attitudes et aux motivations des dirigeants montrent qu’ils aspirent à une réussite plus globale, à concilier développement de l’entreprise et utilité sociale et économique, gains financiers et satisfaction morale, performance personnelle et efficacité collective.
 
 
Les chefs d’entreprise interrogés semblent minorer l’exigence de R&D et d’innovation, cela vous semble-t-il surprenant ?
 
70 % des dirigeants interrogés estiment que le développement du digital aura un impact important pour leur entreprise, c’est tout de même significatif et cela prouve qu'ils n’ignorent pas ce dernier. Reste que certains secteurs comme le bâtiment sont moins en prise directe avec les conséquences de la digitalisation de l’économie. Ces entreprises sont impactées plus lentement et moins profondément. La pression exercée par une demande faible et un haut degré d’incertitude conduit alors les dirigeants dans ces secteurs à se focaliser sur des enjeux plus urgents. Au contraire, dans les secteurs comme le commerce où le digital est plus structurant pour le cœur de métier, la prise de conscience est plus marquée : l’enquête montre d’ailleurs que la nature de l’activité est plus discriminante que l’âge du dirigeant pour apprécier la sensibilité aux enjeux du digital. Les enquêtes menées par BPCE L’Observatoire montrent une très forte sensibilité des chefs d’entreprise à l’innovation et à la R&D, mais beaucoup pensent que leur capacité à procéder aux investissements technologiques requis constitue un frein majeur, ou se sentent moins concernés car leur activité est peu affectée par les innovations technologiques. Pourtant, dans les faits, l’innovation des PME est souvent incrémentale(1), non technologique, et ne nécessite pas une forte mobilisation de capital.
 
 
La dimension internationale semble également en retrait dans l’enquête. Êtes-vous là aussi surpris ?
 
Malheureusement non, car cela rejoint une des grandes conclusions de l’Observatoire : l’international reste une bataille à mener quand bien même on a parfois le sentiment que beaucoup a déjà été fait, notamment pour les PME. Il y a une réelle difficulté, pour un grand nombre de chefs d’entreprise, à envisager un développement international : 39 % des dirigeants interrogés estiment en effet que l’international n’est pas important pour le développement de leur entreprise, négligeant *de facto* non seulement leurs opportunités de croissance mais aussi les risques d’une concurrence ou de nouveaux modèles importés ; ils sont ainsi deux fois plus nombreux que le noyau dur des entrepreneurs – 22 % dans le sondage – pour qui le développement international aura une influence très importante sur leur entreprise. Mais cette minorité d’entrepreneurs ne fait pas école. En France, l’international n’est toujours pas inscrit *a priori* dans le parcours de réussite des entreprises.
 
 
Enfin, une très grande majorité des dirigeants d’entreprise expriment un besoin de reconnaissance par leurs pairs et leurs salariés. Qu’en pensez-vous ?
 
Les chefs d’entreprise ont toujours le sentiment que leur action économique et leur rôle social sont peu reconnus en France, même si les études montrent plutôt que l’image des dirigeants de PME n’a cessé de s’améliorer dans l’opinion publique. Depuis deux décennies, le « patron » a cédé la place au « créateur », ou à « l’entrepreneur ». Pour autant, le sondage de l’Ifop montre clairement que les dirigeants français souhaitent rarement devenir les Steve Jobs de demain ou incarner une success-story internationale. Ils sont dans une logique où la recherche de l’excellence est autant qualitative que quantitative, autant humaine qu’économique. L’aspiration à une reconnaissance par leurs pairs et par leurs salariés, qui sont les mieux à même d’évaluer le savoir-faire de l’entreprise, marque une volonté d’étalonner la qualité de ce qu’ils ont entrepris, et de donner davantage de sens aux mots croissance et réussite.
 
 
(1) Consiste à améliorer ce qui existe, sans changement radical. Exemple : une nouvelle gamme de voitures qui remplace les modèles de l’année précédente.

 

 


 

 


 

 


 

 


 
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