Passer au contenu principal

Des voyages responsables ?


 

​07/06/2016
Par Xavier Pavie

Cet été, voyagez-vous responsable ?


« Innover responsable », c’est formuler des propositions autant durables que viables intégrant l’ensemble des avis des parties prenantes. C’est savoir anticiper, mesurer l’impact d’une proposition, d’une idée dans son statut d’innovation à venir. À cet égard, et à l’approche des vacances d’été, l’exemple du tourisme peut être particulièrement éclairant.

Il devient difficile de partir en voyage sans ressentir une once de culpabilité tant la pression médiatique sur les émissions de CO2 à chaque déplacement est stigmatisée. Il suffit d’interroger n’importe quel site internet pour se rendre compte qu’un aller-retour de Zurich à San Diego représente pas moins de quatre tonnes d’émissions de CO2. Dans le même temps, pleuvent les offres les plus alléchantes pour voyager le plus souvent et au plus loin. À l’heure où le voyage se démocratise, où il devient accessible à presque tous les budgets, le consommateur est pris dans un étau. D’une part, il porte la responsabilité d'utiliser un moyen de transport coûteux en termes de pollution atmosphérique et d’autre part, se développe l’attrait de voyager, découvrir, partir à peu de frais.

L'émergence du « tourisme responsable »

Pour résoudre cette nouvelle angoisse du voyageur, les agences de tourisme n’hésitent pas à développer un « tourisme responsable »(1). Cela part d'un constat simple : l’engouement pour cette nouvelle façon de voyager. Si nous prenons le cas de la France — qui n’est pas particulièrement reconnue pour ses convictions en termes de développement durable —, 60 % des personnes interrogées connaissent la notion de « tourisme responsable »(2) et, parmi elles, près de 80 % se disent prêtes à partir avec un organisme dit « responsable ». Reste à définir ce que l’on entend par « tourisme responsable » et là, les choses se compliquent un peu. Très largement, les personnes sondées se disent capables de définir ce qu’est ce type de tourisme, évoquant qu’il s’agit avant tout de « respect »(3). Cette catégorie regroupe à la fois le respect de l’environnement et des populations locales. Dans un second temps, le « tourisme responsable » est défini par la notion d’ « aide », qu’elle soit financière ou matérielle. De façon plus marginale, le « tourisme responsable » est compris comme « échanges » et « contacts », « tourisme vert et équitable », « découverte des autres ».
Le constat est éloquent, les individus souhaitent un « tourisme responsable » sans véritablement savoir ce qu’il est réellement. Et les agences de voyages ont en cela un devoir non négligeable car face à cet engouement, les offres commerciales se sont multipliées(4). Il n’est pas rare, aujourd’hui, de trouver des brochures indiquant que « l’organisme s’engage à minimiser l’impact de l’activité sur les populations et l’environnement » ou encore à « compenser les émissions de CO2 », quand il ne s'agit pas, plus drastiquement, de propositions de « séjours responsables ».

Le tourisme a toujours un impact sur le pays d'accueil et les populations

Cette situation implique deux types de questionnements. Le premier s’interroge sur ce « tourisme responsable » pensé par des pays riches pour des pays le plus souvent défavorisés. Le second porte sur la compréhension réelle de la « responsabilité » : quand il s’agit de tourisme, est-ce « ne pas nuire » ou est-ce « faire le bien » ?
Si le « tourisme responsable » est le respect des populations locales et de l’environnement dans lequel elles vivent, comment être certain qu’on ne se trouve pas dans une forme de voyeurisme ou d’« aménagements » pour visiteurs, comme dans les réserves par exemple ? Dans certains pays africains comme le Zambie, le Botswana, la Tanzanie ou le Kenya, près d’un tiers de l’espace est protégé en réserves animalières(5). Si cela semble spontanément une bonne chose, c’est oublier que ces paysages sont transformés par les populations locales pour qu’ils soient accessibles aux touristes. La régulation de la faune, par exemple, est orchestrée par des locaux qui doivent devenir gestionnaires de leur patrimoine quand, quelques années plus tôt, ils étaient chasseurs-cueilleurs. Les Dogons au Mali se sont ainsi extraits de leur milieu naturel pour laisser place aux touristes, avant de se rendre compte qu’ils attiraient ces derniers et finalement revenir dans leur territoire, acceptant dès lors de se « disneylandiser » — pour reprendre le terme de la géographe Sylvie Brunel(6). Ils deviennent ce que les touristes veulent, une Afrique avec le cliché de l’Africain local, au cœur d’une réserve animalière fantasmée.

L'épineuse question du voyage humanitaire

Même questionnement pour les voyages à vocation humanitaire, qui renvoient à la question de « l’aide ». N’importe quel touriste qui se rend dans un pays pour « aider » les locaux sans qualification adéquate va tout simplement prendre l’emploi d’un autre, prendre le revenu d’un autre. Se muer brancardier sri-lankais pendant trois semaines ne sert à rien, tant d’individus peuvent le faire sur place contre un salaire qui leur est nécessaire pour vivre(7). Même chose pour celui qui voyage pour « enseigner ». En quoi ne reproduit-il pas le cliché de Tintin au Congo où l’homme blanc, « celui qui sait », va découvrir l’Africain qui, « inférieur » à lui, a tout à apprendre…
La question sous-jacente est alors : à qui profitent ce « respect » et cette « aide » ? Est-ce à celui qui vient ou à celui qui reçoit ? Que pensent les Dogons de cette nouvelle Afrique et de ses nouveaux Africains ? Que pensent les « élèves » de cette supériorité venue d’ailleurs soulignant « l’importance » de la lecture et des mathématiques quand la première préoccupation est de se nourrir, de se loger, de survivre ? Que pensent-ils de ce « touriste humanitaire » qui, de retour chez lui, partagera photos et vidéos sur son profil Facebook…
Cela souligne-t-il qu’il n’y a pas de « tourisme responsable » possible ? Non, mais il faut intégrer que chaque offre, chaque proposition se doit d’être faite dans le cadre d’une « innovation responsable ».
Celle-ci s’articule notamment autour de deux axes(8) : le donotharm (ne pas nuire) et le dogood (faire le bien). « Ne pas nuire » est le comportement que les consommateurs mettent spontanément en œuvre, nourris en cela par les agences de voyages et tour-opérateurs : préserver l’environnement, contrôler ses émissions de CO2, trier ses déchets, respecter les populations locales, etc. « Faire le bien » est tout autre chose, il s’agit de s’interroger sur ce qui est bon, ce qui est bien pour les autres comme pour soi. Ainsi faut-il non pas prendre en compte une « impression » ou une « intuition » de « faire le bien », mais en avoir la preuve. « Jouer » au brancardier dans les bas-fonds de Kinshasa part d'une bonne intention, mais est-ce vraiment ce dont la population a besoin ? Est-on sûr de ne pas prendre l’emploi de quelqu’un ? Il est certes louable « d’enseigner » une langue ou l’informatique à quelqu’un qui connaît à peine ce qu’est un ordinateur, mais est-ce « bon » pour lui ? Qu’en pense-t-il ? Lui a-t-on demandé ?

Tourisme responsable et innovation

Ainsi, ne peut-on pas formuler de nouveaux produits, de nouveaux services qui seraient calibrés à un certain nombre de voyageurs par an ? Le « tourisme responsable » se doit d’être innovant, tant dans l’offre que dans ses impacts. À l’évidence, il n’est pas question de nuire et très peu d’individus n’ont aucune conscience du développement durable, des émissions de CO2, de l’importance du tri, etc. Mais ce n’est pas être responsable que de ne pas nuire !
Appliqué au champ de l’entreprise et de ses parties prenantes, et dans le spectre des innovations lancées ici et là, ne pouvons-nous penser en amont à ce que veut notre interlocuteur à venir ? Il ne s’agit pas de penser pour lui ce qui est « bien », mais à l’évidence de penser avec lui ce qui est « bien ». Ce qui est responsable, c’est d’assumer l’ensemble de ses actes en creux. Quel est l’impact de ce que je fais ? À la fois dans ce que je fais, avec qui je le fais et comment je le fais.
En d'autres termes, « innover responsable », c’est intégrer « le principe responsabilité »(9) promu par Hans Jonas. Dans ce principe, le philosophe va jusqu’à se demander si l’humanité doit exister ; si oui, il suggère l'adoption par l'être humain d'une nouvelle attitude de sollicitude envers le monde. Qu’ils prônent l’aide ou le respect, c’est cette nouvelle posture que les voyageurs de demain doivent considérer avant de penser « tourisme responsable » ; et c’est également cette posture que les entrepreneurs en démarche d’innovation devraient adopter pour être aussi au service des acteurs de leur environnement.


Xavier Pavie
Professeur à l’ESSEC Business School
Directeur du centre iMagination
@xavierpavie

 
1. Étude Les Français et le tourisme responsable, TNS Sofres / Voyages-sncf.com et Routard.com, mars 2009. À titre de comparaison, 27 % des Français connaissaient cette notion en 2007 et 58 % en 2008.
2. Ibid
3. 81 % se déclarent capables de définir ce qu’est le « tourisme responsable », 55 % considèrent que le respect en est une définition et 18 % le définisse comme l’apport d’aides diverses (ibid).
4. Voir en cela les offres de voyagistes regroupés sur www.tourisme-responsable.org.
5. Sylvie Brunel, La Planète disneylandisée, Chroniques d’un tour du monde, éditions Sciences humaines, 2006.
6. Ibid.
7. Sylvie Brunel, Le tourisme doit devenir durable, Le Point, avril 2010.
8. Esben Rahbek Pedersen, « Modelling CSR : How managers understand the responsibilities on business toward society », in Journal of Business Ethics, 2010.
9. Hans Jonas, Le principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, Flammarion, 2008.

 

 


 

 


 

 


 

 


 
Partager :  

acces directs

Ma banque populaire régionale