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Que penser des taux négatifs ?


 

​17/05/2016

Que penser des taux négatifs ?



Les taux négatifs, une anomalie ? Qui sont les gagnants, mais aussi les perdants de cette situation économique paradoxale ? Quel impact pour les épargnants ? Les réponses d’Éric Buffandeau, directeur adjoint Études, Veille et Prospective chez BPCE.

 
 

La banque centrale japonaise, mais aussi désormais la banque centrale européenne (BCE), ont instauré des taux d’intérêt négatifs. Quels objectifs poursuivent-elles ?

La BCE, comme la banque centrale du Japon, craignent par-dessus tout le risque déflationniste, dont il est très difficile, long et coûteux de s’extirper. Leur objectif principal est donc de combattre les dangers d’une inflation longtemps trop basse, qui peut déboucher sur un tel processus, en tentant de préserver un ancrage positif des anticipations d’inflation à moyen terme.
Or, comme les taux d’intérêt sont déjà proches de zéro, et comme les politiques monétaires traditionnelles sont devenues impuissantes, les taux négatifs, combinés aux rachats d’actifs, sont le seul moyen de peser sur le change de l’euro et de relancer le crédit. En effet, les taux négatifs dissuadent les banques de verser leurs dépôts auprès de la BCE. Surtout, ils exercent implicitement une pression à la baisse sur l’euro, en décourageant les opérateurs de marchés financiers d'investir dans l’euro.
De fait, comme le laminage des créanciers par l’inflation est devenu impossible, notamment en raison de la baisse des prix du pétrole, les banques centrales pratiquent ainsi une forme de répression financière. Cela conduit à punir l’épargne, singulièrement à long terme, en la rendant très peu attrayante et en provoquant un effondrement des taux des crédits. L’objectif est probablement de chercher à stimuler — de manière discutable — la consommation et l’investissement. Comme si l’épargne n’était pas la condition essentielle de l’investissement productif, donc de la croissance potentielle.

Qui bénéficie en fait de cette situation ? Les États endettés ?

L’objectif en zone euro est en effet de limiter le montant du service de la dette publique pour donner aux États membres le temps d’accomplir les réformes structurelles nécessaires. Les nouvelles normes prudentielles imposées aux institutions financières favorisent d’ailleurs les placements en titres publics nationaux. Cette stratégie ne peut pourtant pas suffire à accroître la croissance potentielle et à réduire les effets de l’hétérogénéité économique entre les pays de la zone euro. De plus, il est tentant pour les États de continuer à s’endetter puisque même les moins vertueux d’entre eux bénéficient d’un accès facile et peu coûteux aux marchés financiers.

Qu’en est-il pour les banques et les autres acteurs économiques ?

Des taux d’intérêt nominaux faibles, voire négatifs, accompagnés d’un aplatissement de la courbe des taux d’intérêt rendent intenable le métier d’intermédiation financière. S’y ajoute le poids des contraintes réglementaires qui pèsent aussi sur la rentabilité des banques. Ce contexte fragilise aussi nettement le secteur des assurances en raison du déclin du rendement moyen de leurs actifs et des garanties planchers que les produits d’épargne vie offrent aux assurés. Sans parler du risque de rachats de contrats en cas de remontée trop brutale des taux d’intérêt.
 

Quid des épargnants ? Comment s’efforcent-ils de s’adapter ?

Les épargnants subissent une situation exceptionnelle de taux bas, aggravée par une fiscalité qui pénalise nettement l’acte d’épargne. Face à la volatilité des marchés financiers s’ajoute la réévaluation du risque majeur de perdre l’épargne si difficilement accumulée, ce qui pousse ces épargnants à se placer dans une posture d’attentisme prudent. Ils laissent en conséquence leur épargne s’accumuler sur les comptes chèques, comme cela s’est passé de manière particulièrement exceptionnelle en 2015. Globalement, leurs arbitrages se portent en priorité vers les placements liquides et des valeurs sécurisées ou techniquement maîtrisées. Polyvalence, simplicité et flexibilité font désormais partie de la performance globale recherchée des produits, au-delà de leur rémunération.

Vous affirmez que les taux d’intérêt nominaux négatifs sont une « anomalie fondamentale, artificielle et dangereuse ». Quels sont vos arguments ?

Les taux nominaux négatifs sont une aberration économique. Payer pour prêter, même si cela ne concerne encore que les institutionnels, est une transgression économique puisque tout calcul économique se projette dans le temps, donc dans l’incertitude. La mesure de cette incertitude est le taux d’intérêt, reflet de la préférence pour le présent. Compte tenu de l’existence de primes de risque, ce taux ne doit pas être nul ou a fortiori négatif, puisque cela revient à considérer le futur comme certain et le passé comme incertain, alors que le simple bon sens nous dit le contraire. Cette stratégie monétaire conduit par ailleurs à noyer le risque sous la liquidité et à laisser passer les projets les moins rentables pour l’avenir ou à construire des bulles d’actifs, notamment obligataires et immobilières. Elle risque de fragiliser le secteur financier. S’y ajoute un caractère non coopératif d’incitation à la guerre des changes. C’est aussi la première fois dans l’histoire économique mondiale que des banques centrales sont à l’origine de phénomènes potentiellement dangereux d’inflation des actifs et de création de bulles spéculatives, c’est-à-dire une source d’incertitude, d’instabilité et de volatilité accrues sur les marchés financiers.
 
Propos recueillis le 28 avril 2016

 

 


 

 


 

 


 

 


 
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